Les Dames de Paris #4

 

Une vieille dame traversait.

Un gros manteau kaki qui arrivait jusqu’aux chevilles, des lunettes de soleil plastiques à cerclage rose, un sourire léger aux commissures un peu folles et une démarche cloquedicante au balancement pinguinesque. Derrière, traînait un lourd cabas trop chargé fait d’une toile aux couleurs passées sur laquelle on distinguait encore la silhouette faussement réjouie de jonquilles à la tête relevée.
Mais le premier détail qui accrocha mon œil lorsque le premier pas de cet étrange sautillement au ralenti reposa sur la bande blanche du passage pour piéton fut le ballon vert sapin. Il se tenait droit comme un i, sa ficelle enroulée autour du bras droit de la vieille dame.

Je souriais du décalage complet de cet être bariolé au milieu de la grisaille matinale de cette journée de décembre. Une marraine-fée burlesque qui effectuait son passage silencieux au bout de ma rue, le restaurant oriental à sa droite, la laverie à sa gauche, et le cabinet dentaire en arrière-plan. Un pigment comique sur une toile en noir et blanc.

J’allais passer mon chemin quand je la vis s’arrêter après avoir traversé la rue, faire quelques pas devant elle et plonger son bras dans la poubelle du coin.

D’un coup les couleurs se sont éteintes, la rue s’est remise à sonner, les voitures à vrombir et klaxonner, le brouhaha dissonant s’est remis à emplir l’espace et à tout effacer. J’ai continué mon chemin. Je me suis senti bête. Bien sûr que la vieille fée faisait les poubelles. On ne se payait pas d’excentricité.

J’aurais voulu réécrire cet instant, le modifier radicalement : la poubelle était en réalité un coffre de gnome, personne n’irait chercher dedans mais chaque membre du Petit Peuple exilé dans la capitale de pierres mortes des humains savait qu’il pouvait entreposer dans ces coffres ce qu’il voulait à l’intention des siens. Ils étaient tous cachés, mais eux savaient les distinguer au premier coup d’œil. Ainsi pouvait-on transmettre des clefs, des messages, des artefacts, en plein jour, devant tout le monde, et sans éveiller les soupçons. Ma vieille fée, dans son ancienne sagesse, venait récupérer sa clef d’or et y mettre quelques légumes à la place (les gnomes doivent toujours être remerciés). Puis elle se serait rendue, de son pas chaloupé, jusqu’au grand parc d’à-côté. Elle serait allée jusqu’à la tour en forme de faux moulin, aurait ouvert la porte, serait entrée, aurait fermé la porte derrière elle, puis aurait inséré la clef, l’aurait tournée dans le mauvais sens jusqu’à entendre un lourd claquement et aurait, de nouveau, poussé la porte. Les rayons d’un soleil chaud et joueur se seraient déversés sur sa peau, plus si ridée. Elle aurait souri jusqu’aux oreilles, aurait enlevé ses lunettes pour laisser apparaître des pupilles aux mille et une couleurs, aurait déplié ses longues et diaphanes ailes de libellule pour plonger dans les vertes contrées d’un petit monde de poche que son peuple avait créé à l’insu des humains.

Mais non. J’entends toujours le bruit du plastique dans mon dos, pendant qu’elle farfouille dans la poubelle.

Une chose pourtant, résiste, dans la gangue grise de cette rue bétonnée : pourquoi ce si beau ballon vert ?

 

Les Dames de Paris #4 – La vieille dame au beau ballon vert qui cherchait dans les poubelles.

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