Bribes de bus

J’étais dans le bus. Une ligne que je ne prenais pas souvent. Et il y avait ce mec. Grand, fin de trentaine, relent d’alcool, assez belle gueule, parle fort : il veut qu’on l’entende. Il alpague un homme devant lui et entame la discussion. L’autre, d’abord réticent, finit par lui répondre ; il passe du monosyllabe à la phrase simple. La parole s’enclenche. Malgré mes écouteurs, je ne peux pas ne pas l’entendre : il parle trop fort et je n’ai pas envie de me vriller les oreilles en mettant le son à fond pour écouter l’un des cinq pauvres morceaux stockés sur mon téléphone. Entre autres bribes, j’entends le grand-parleur s’exclamer qu’il a fait beaucoup de métiers dans sa vie, mais que, maintenant, il bosse dans les télécoms, ouais, Orange, Bouygues, tout ça, et oui, il travaille pour Macron !

Malgré le doux parfums de mythomanie avinée qui entoure cette révélation, je comprends que « travailler pour Macron » égal « travailler pour une grande entreprise, et donc pour des gens pétés de thunes qui se font du fric sur le dos de la majorité ; gens desquels Macron fait partie et qu’il représente ». Ou du moins, c’est le fil d’idées qui m’a semblé être tiré, puisqu’il enchaîna comme sur le ton d’une demi-excuse par oui, ben oui, mais bon y a les enfants et subvenir aux besoins de ses chers bambins, il n’y a rien de plus important, ça non.

Un sourire étonné mais appréciateur allait se frayer un chemin vers la commissure de mes lèvres. Cependant, lorsqu’il expliqua qu’il avait deux enfants, et que pour le troisième il voulait un garçon et surtout « un vrai mâle dominant », mon masque parisien se referma intact dans l’affichage de son indifférence. Seule une flexion des mâchoires devaient trahir, tout au plus, une légère consternation.

Toujours est-il que si les paroles de cet homme m’ont marqué, ce n’est ni pour son travail mystérieux au service des richesses du pays, ni pour nos différences d’opinion sur ce qu’est « être un homme », mais parce que la palabre a finit invariablement par dériver sur la morosité de Paris et plus généralement, on le devinait aisément, sur celle du monde d’aujourd’hui. Paris, ancienne ville lumière, n’éclairait, pour notre homme, plus grand chose. Des gens amers, des tensions sociales : on ne respire plus la joie de vivre dans la grisaille du ciel pollué. Mais tout ça, et la planète qui va mal, c’est normal, on est trop mauvais.

On est trop mauvais.

Cela ne voulait pas dire que nous étions des sommités du Mal, mais plutôt que nous sommes trop nuls. Trop nul pour composer et mériter une Paris joyeuse. La génération cancre de la classe humanité. Je ne sais pas si sur le coup j’ai été vraiment interloqué, mais ces mots me sont restés dans la tête. Parce que, sans penser aucunement du mal de cette personne, et même si ses propos m’ont annoncé que je pourrais difficilement l’apprécier, je ne pense pas que cet homme soit du genre à se poser de grandes questions sociétales ou métaphysiques pour atteindre des analyses profondes et pesées sur le cours qu’a pris notre monde. Je me trompe peut-être, mais il reste que j’ai du mal à me l’imaginer. De ce fait, le constat sans appel de notre nullité, dit sur le ton de la quasi-banalité dans une conversation de transport en commun, m’a quelque peu glacé.

Dire que je ne suis pas optimiste quant à l’avenir de la planète et l’inclination au bien de l’humanité est un doux euphémisme. Pourtant, que monsieur-tout-le-monde évoque presque en riant l’état de nullité auquel est arrivé l’espèce humaine a quelque chose de terrifiant. Le grand pessimiste parsemé occasionnellement de pics de misanthropie que je suis, tremble. Car mes accablements, dans leur gangue de grognements, naissent en réalité d’un désir forcené du mieux. L’espoir a beau être devenu un mot-clef marketing pomponné jusqu’à la lie pour des scènes dégoulinantes de bons sentiments américains, l’espoir reste cet horizon difficilement accessible mais qui est là. De là toute la frustration qu’il génère : on se dit qu’il suffit de marcher d’un bon pas pour l’atteindre tout en se rendant compte que l’on patauge dans le sens opposé.

Alors, accepter le crédo de la fatale médiocrité, c’est comme si l’on tournait complètement le dos à cette promesse des nuées pour se laisser glisser bien gentiment dans la bourbe collante, que l’on ne voudrait même plus fuir. On s’enfoncerait, le pas serein, en souriant.

Parce que si le temps se détraque, si les mers montent, si les gens fuient et meurent, si la politique du simplet reçoit bien des suffrages, si les poissons s’étouffent dans des emballages plastiques, si les gens ont des rêves trop courts pour ne pas être ternes, si un fusil est la meilleure réponse pour tout conflit, si s’étouffer l’estomac gorgé de pièces c’est le signe d’une vie heureuse…

Si tout ça, ma bonne dame, c’est qu’on est trop mauvais.

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