Gorogoa

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Après une brève démo, un bon nombre de nominations indé et un développement qui se sera étalé sur sept ans, Gorogoa, le jeu de l’illustrateur Jason Roberts désormais soutenu par l’éditeur Annapurna Interactive, débarque enfin sur PC, Switch et mobiles. Une étrange créature aux airs de dragon chinois composé de motifs bariolés, vaguement menaçante sans qu’on sache pourquoi, passe entre les toits et nous jette un grand regard vert. Un jeune garçon l’aperçoit par sa fenêtre et c’est le déclic immédiat : son bouquin est formel, il va falloir apporter une offrande en cinq parties à l’étrange créature. Cinq couleurs pour cinq destinations. Qu’à cela ne tienne, en route pour un monde de cases, d’énigmes et de dessins pastels !

En quatre cases comme en mille

Dès les premières minutes, le ton est posé : tout ce périple se fera sur fond de dessins doux et minutieux, proche de l’illustration pour enfant, et tout le cœur du jeu se fera au travers de ces images. Tout de suite, le centre de l’écran se scinde en un damier de quatre cases dont seule la première est remplie. Dans cette première image, notre jeune bonhomme semble attendre une réaction de notre part, mais on a beau cliquer à l’avenant sur tous les détails possibles, rien à faire. Pas méchant, le jeu nous indique alors par un discret symbole que l’on peut faire glisser l’image sur une autre des cases de notre écran. On essaye, et là, surprise : ce n’est pas l’entièreté de l’image qui a été déplacée, mais seulement le premier plan ! D’une seule image, en voilà désormais deux, que l’on pourra chacune explorer indépendamment. La première leçon de Gorogoa est claire : il est possible de dissocier divers éléments d’une même image pour en faire plusieurs.

Au fil de nos premiers essais, les règles, une à une, s’établissent. Les petits boutons plus et moins servent à zoomer et dé-zoomer, les flèches à se diriger dans l’image. Si l’on peut dissocier une illustration en plusieurs cases distinctes, l’inverse est également possible : on peut superposer et ainsi fusionner deux images séparées. Ainsi, un contour de pomme placé sur un fond vert donne une véritable pomme, prête à être récoltée par notre petit personnage. De même, deux images mises côte à côte dans le damier peuvent s’avérer n’en former plus qu’une seule. Le cadran en gros plan d’une bouilloire en étain, accolé à l’image d’un dessous de marmite sur le feu, ne forme plus qu’un seul objet : la bouilloire-marmite chauffe et la flèche du cadran tourne. Relier des éléments de prime abord disparates permet de les faire interagir entre eux. Tout le jeu de Gorogoa est d’aller d’une illustration à une autre par l’association d’un détail. Zoomer sur le symbole qui décore la tranche d’un livre revient à entrer dedans et à découvrir le petit monde qui s’y niche. On passe d’un symbole à un autre, on réunit, on sépare et les dessins se déplient au fur et à mesure. Là où Jason Roberts épate son monde, c’est qu’avec les contraintes assez fortes qu’il s’est données (quatre cases maximum, aucune interaction directe mais des jeux d’associations et de déplacements de plans), tout s’enchaîne admirablement bien, chaque illustration apportant son lot de découvertes. Tous les systèmes s’intriquent avec ingéniosité et l’on enchaîne, insatiable, les découvertes.

Car chaque case est minutieusement illustrée, fourmille d’objets et de symboles divers. Plus on avance, plus les références et les motifs provenant de toutes les cultures artistiques du monde abondent. En vrac, on repère : les vitraux médiévaux, la peinture et la sculpture occidentale, les bas-reliefs maya, le dessin sur céramique traditionnelle, les tentures et la broderie, et ça continue. Alors même qu’on a saisi comme résoudre l’énigme en cours, on se surprend à demeurer un peu plus longtemps pour explorer du regard chaque trait, chaque élément. De même, l’animation qui permet la fluidité du passage d’un plan à un autre concourt à ce plaisir des yeux. Pas la peine de tergiverser, le jeu est beau et crie à chaque instant la minutie et le talent de ses illustrations. On ne les quittera du regard qu’une fois le jeu terminé.

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Gare-au-goa !

Hélas, la fin du jeu arrive très vite, trop vite : deux heures environ lors du premier run, et le jeu n’est pas difficile. Un sourcil interrogateur se lève. L’indignation se prépare à éclater. Comment, qu’est-ce, autant de temps de développement pour un jeu si court ? Trahison et mensonge ! Et pourtant, le joueur étonné par la fin de Gorogoa n’aura sûrement pas cette pensée là. Car, alors que l’on connaît les énigmes et leur résolution, on a plus qu’une seule envie, c’est de recommencer. Ne cherchez pas le New Game + ni le niveau bonus, la réponse à ce mystère réside dans la densité du jeu lui-même et de tout ce qu’il parvient à nous dire.

Loin d’être un périple gentillet au pays des pastels et des jolies couleurs (« va chercher des objets pour éloigner le méchant monstre »), Gorogoa révèle au fil des cases un propos bien plus sombre et dramatique. L’idée de cycle paraît au cœur du jeu. La paix, la guerre, la destruction et la reconstruction. Le regret et la nostalgie du temps passé. La religion et le sacrifice. Toutes ces idées sont abordées plus ou moins directement. En plus du jeune garçon dont on suit les pas, on croise les silhouettes d’autres personnages masculins aux divers âges de la vie. S’ils ne sont pas forcément la même personne, ils se font tous échos d’une manière ou d’une autre. Comme un jeu dans le jeu, les illustrations elles-mêmes se font références : l’immeuble en ruine de la fin rappelant l’une des constructions du début, un motif niché dans un coin d’une image remémorant l’une des premières énigmes que l’on a résolues. Les apparitions de la créature, de plus en plus fréquentes, soulignées par une bande son discrète mais juste, semblent nous annoncer à chaque fois une fin inéluctable et tragique. Jamais une seule parole ne sera prononcée – quelques symboles qui défilent dans une bulle tout au plus – et tout laisse libre cours à notre interprétation. Le ton était en fait donné par le choix du titre : « Gorogoa » n’est issu d’aucune langue, mais provient d’un nom de créature inventé par l’auteur durant son enfance. Une créature qui nous regarde, comme un gigantesque écho.

Alors oui, Gorogoa est court mais on ne s’ennuie pas une seule seconde. Le jeu appelle à être recommencé, sondé, parcouru, inspecté dans ses moindres recoins à la recherche du détail, du symbole qui provoque l’admiration devant le travail d’orfèvre qu’il a fallu déployer pour le créer. Car, à l’image de ses originales et intelligentes mécaniques de jeu, tout dans Gorogoa se répond, se relie et essaie, sans en avoir l’air, de vous parler de sujet bien sérieux. Certes, on en voudrait plus, mais on ne peut regretter ce périple qui sous des apparences de fables enfantines nous a fait voyager bien plus loin que prévu.

Jeu disponible sur PC, Switch, iPad et iPhone.

Testé sur PC.

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